Mais revenons à nos légumes. 

Pour comprendre comment la centralisation et le modèle pyramidal peuvent être court-circuités, prenons un exemple dans la vie quotidienne, l'alimentation. (Manger et boire sont des priorités absolues, comme dirait Coluche.) Nous observons qu'il y a à peu près deux modèles en usage:

Alimentation industrielle, circuit long = agriculture industrielle + concentration des matières premières + transformation industrielle + pré-processing de l'alimentation + intermédiaires + distribution de masse = impacts sur l'environnement (biodiversité, intrants, biotope, énergie, transports, emballages) + impacts sur l'énergie (pétrole) + sur la finance (spéculations sur les matières premières agricoles) + sur les transports + impacts politiques et économiques (délocalisations, impérialismes, brevetage des semences) + impacts sur la santé publique (intrants, pesticides, conservateurs, OGM) + impacts sur la sécurité + impacts sur la culture (marketing, nourritures confessionnelles, patrimoine), etc. On peut y rajouter un incroyable gaspillage : les derniers chiffres de 2011 montrent que 30 % de la production alimentaire mondiale est jetée sans être consommée. Centralisation ? Modèle pyramidal ? Les dix premiers grands groupes de l'agro-alimentaire nourrissent la moitié de la planète.

Alimentation familiale locale, circuit court = agriculture locale, vente directe, cuisine familiale= Intrants locaux et recyclés, biodiversité, semences locales reproductibles, patrimoine culturel, emplois locaux, environnement protégé, lien social, coût énergétique limité, etc. c'est encore le modèle de milliards de personnes sur cette planète, et il fonctionne depuis des milliers d'années, sans détruire quoi que ce soit.


L'alimentation industrielle étant à la fois remise en cause par la croissance du coût de l'énergie et par les changements climatiques, à court terme, il nous faudra rapidement mettre en place des solutions durables pour nourrir les humains, quelle que soit leur zone géographique. Il va de soi que les populations qui sont déjà en auto-suffisance, qui sont généralement des populations de pays moins industrialisés, sont déjà à l'abri.

Ceux qui ont du souci à se faire à court et moyen terme sont les populations urbaines concentrationnaires. Les grandes mégalopoles. Elles sont actuellement  totalement dépendantes des transports et de l'industrie agro-alimentaire : pour chaque ville européenne et chaque produit alimentaire, on connait le nombre de jours d'autonomie. Les citoyens de nos plus belles capitales seraient surpris de découvrir que cette autonomie n'est que de quelques jours, voire quelques heures, tellement les flux tendus sont devenus la norme de distribution alimentaire.

Certes, dans l'avenir, les urbanistes de demain ont imaginé et intégré les notions de permaculture urbaine, fermes verticales, fibres et protéines produites en bassin, villes en transition, mais ces concepts sont tellement inconnus des politiques et des citoyens, tellement ignorés par la pensée unique, que leur mise en place ne pourra se faire qu'au bord du gouffre énergétique et climatique, si l'on en a encore les ressources.

Certains ont déja commencé les mutations nécessaires : aux Etats-Unis, à Détroit par exemple, ville sinistrée de l'automobile, des pavillons d'habitation et des usines abandonnés au coeur des quartiers sont détruits et remis en agriculture par des collectifs citoyens ( en général en agriculture bio), pour subvenir aux besoins locaux. Mais on a du mal à imaginer ce que peuvent devenir Tokyo, New-York ou Paris lorsque les légumes ne pourront plus venir d'Italie, Hollande, Espagne ou Maroc.

Retrouver une alimentation non-industrielle, saine et à coût raisonnable, sans impact sur l'environnement, génératrice de culture et de lien social, est nécessaire pour l'humanité. On ne peut pas croire un seul instant que les technocrates de certains organismes de recherche, ou d'agences mondiales de l'alimentation, prétendant que les OGM de trois ou quatre firmes transnationales vont suffire à nourrir le monde, aient raison dans le contexte qui se dessine sous nos yeux.

Il faut que la paysannerie renaisse dans le monde sous de nouvelles formes. Il y a d'abord une question d'échelle. Le capitalisme a profondément ancré dans nos cerveaux les notions de production de masse, de croissance continuelle, de négation de la distance, de productivité, de rendement, d'immédiaté. Tout concepts éloignés de la raison de la Nature.

A quoi sert la notion de rendement si elle écrase le paysan dans des travaux harassants, si elle pourrit son environnement, si elle détruit son moral et sa vie familliale, si elle l'endette, si elle le sert pieds et poings liés à des multinationales pour lesquelles tout individu n'est qu'un pion interchangeable, et si elle ne fournit au consommateur final qu'un produit toxique, formaté et sans saveur ? Un paysan avec 4 hectares en bio, ne faisant que de la vente directe, vivant largement, n'est-il pas plus heureux qu'un céréalier ou un éleveur avec des dizaines ou des centaines d'hectares ?

Pour une exploitation agricole, comme pour une  entreprise ou une architecture, ou tout processus humain il faut revenir à la notion primordiale de taille humaine.

La taille humaine, c'est un équilibre entre le contrôle par une personne, ou un tout petit groupe de personnes en entente cordiale, et un processus de production ou de génération. C'est ce qu'une personne peut manipuler, contrôler, entretenir, surveiller, travailler, détenir, protéger, construire, développer, concevoir, enseigner, transmettre, sans dépendre de façon vitale d'un autre processus.

Dans les AMAP que l'on voit surgir dans le monde depuis une dizaine d'années, un maraicher, un éleveur, un fruiticulteur, et un seul céréalier suffisent pour 40 à 80 foyers avertis, c'est à dire, foyers dont les processus d'alimentation ont quitté l'ère consumériste traditionnelle née au milieu du XXème siècle.

Les agriculteurs en vente directe bien organisés, sous AMAP, sous coopérative comme les Voisins de Panier par exemple, arrivent à vendre, et souvent du bio, au prix de la grande distribution. De nouveaux concepts de rotation ou de partage de ressources, permettent avec un minimum d'organisation numérique, de rajouter la diversité nécessaire aux processus, aux productions, comme au lien social.

Toute cette économie de la vente directe repose sur une seule chose: un ensemble de technologies de communication et d'agrégation de contenus. C'est la véritable clé du système. Ces outils ont permis une automatisation des relations technocratiques nécessaires à la production, à la distribution et au lien social associé. Ces outils, quasiment tous liés à Internet et à la culture des Logiciels Libres et Ressources Libres ne sont que des intermédiaires, des synapses, mais ils sont à protéger comme la prunelle de nos yeux. Ils sont totalement dépendants d'Internet, c'est à dire d'un réseau non dépourvu de failles, mais que l'on peut doubler, là aussi, de façon pérenne.

En ce qui concerne l'aspect économique, cette taille humaine permet également d'utiliser des modes d'échange non-marchands, c'est à dire des systèmes d'échange de services, d'échange de biens, dans lesquels aucun pouvoir économiquement totalitaire ne peut intervenir.

On rétorquera: oui, mais, pouvons-nous nourrir Paris ou Tokyo avec des AMAPs ? et les pays ou l'hiver dure 6 mois et empèche toute culture ?

Dans la situation actuelle, la réponse est non. Il n'y a pas de solutions miracle, mais une multitude de solutions à échelle humaine, qui chacune apportent leur pierre à un problème particulier. Un système d'autonomisation, d'autogestion, ne peut pas se concevoir à l'échelle industrielle. C'est un piège.

Une mégalopole de 30 millions d'habitants comme Tokyo, si l'énergie pour les transports transnationaux vient à manquer (le Japon entier importe 60% de sa nourriture d'autres parties du monde), doit réduire sa population, à la fois pour dégager des surfaces agricoles ( verticales), et à la fois pour limiter la masse d'aliments à fournir par unité de surface terrestre.

La concentration humaine est une création des révolutions industrielles, liée à la mécanisation, à la production de masse. C'est à dire dépendante de ces paramètres. La bonne réponse est donc d'aérer les zones concentrationnaires, qui d'ailleurs, le font naturellement si on ne les remplissait pas à nouveau, car la fécondité baisse avec la concentration des individus.

Une deuxième problématique alimentaire est celle de la dépendance au climat ou aux saisons: trop froid ou trop sec. Là aussi, il n'y a pas de réponse globale ou systématique, mais un ensemble de solutions à échelle humaine, évoluant avec le temps.

Les pays riches très froids en hiver importent massivement des produits cultivés à des milliers de kilomètres de là : Il y a pourtant des techniques traditionnelles de conservation, que le monde moderne nous a fait oublier, pour garder plusieurs mois des protéines végétales ou animales en attendant la bonne saison ( Qui possède chez soi un vieux livre de cuisine de grand-mère ou arrière grand-mère saura comment on peut conserver un oeuf intact pendant plus de 6 mois ou un an, une pomme ou une carotte pendant tout l'hiver).

Il y a aussi des techniques contemporaines de culture hors-sol, germinations et autres fermentations sous abri, qui peuvent assurer diversité en produits frais, goût et culture du bien manger. L'énergie pour ces cultures indoor n'est pas un problème dans la mesure où ces pays ont une abondante énergie hydraulienne à proximité ( la gigantesque énergie des courants marins, à ne pas confondre avec le marémoteur ou l'houlomoteur)

Mais ne nous enfermons pas dans des solutions toutes faites. Ni dans l'aveuglement technologique. Regardons simplement le fait que d'un côté, l'auto-organisation, l'autogestion, la taille humaine permettent une indépendance des processus, du producteur jusqu'au consommateur. Même la finance ne peut pas parasiter le système.

Le consommateur consumériste objectera que le temps lui manque pour s'insérer dans un processus d'autogestion. La réalité est qu'il n'a pas quantifié le temps total que lui prennent ses activités liées à l'alimentation, et encore moins l'emprise psychologique que lui prennent ces courses, ni le temps qu'il lui faudra pour s'en remettre. Par exemple le temps de montre et le temps de cerveau nécessaire pour quitter un centre urbain avec un véhicule, rejoindre une zone commerciale péri-urbaine, naviguer entre parkings, rayons, queue à la caisse, parking, chariot, sacs, emballages, regarer son véhicule est bien supérieur à l'heure de plaisir de retrouver les copains de l'AMAP, son agriculteur, boire un coup et papoter avec les autres Amapiens dans un lieu sympa, à proximité de chez soi.

En serait-il de même pour des productions non-alimentaires ? de l'habillement, de l'équipement, de l'électronique, du pharmaceutique ? nous nous y pencherons ultérieurement.